Skip to content

Le Nouvel An des «sans papières»

dicembre 29, 2011

MERCREDI 28 DéCEMBRE 2011
Anne-Catherine Menétrey-Savary

TRANSITIONS

Si je vous dis «réfugié», vous voyez, au mieux, des opposants politiques, persécutés par d’affreux dictateurs corrompus, ou, au pire, de jeunes hommes vigoureux qui n’ont rien de mieux à faire que de dealer de la coke au coin d’une rue des Pâquis ou de St-François. Peut-être avez-vous, ou peut-être pas, une pensée de compassion en les voyant débarquer sur une île italienne encombrée et hostile, après une traversée cauchemardesque de la Méditerranée. Mais peut-être aussi n’avez-vous pas remarqué que, serrées au milieu d’eux, suffoquant de peur et de mal de mer sur le pont du vieux rafiot pourri, voyagent aussi des femmes et quelques enfants, dont certains n’arriveront pas vivants au bout du voyage…
Sur quelque 190 millions d’exilés de par le monde, la moitié sont des femmes. Chez nous, de plus en plus, elles arrivent seules, s’organisant de façon autonome pour s’inventer une vie nouvelle en dépit des obstacles ou des humiliations. A celles qui débarquent d’Amérique latine, d’Afrique ou des Balkans, nos lois n’offrent que peu de chances d’être accueillies comme réfugiées, et encore bien moins comme travailleuses légales. Elles font partie des quelque cent à cent cinquante mille clandestins de Suisse. La majorité des sans papiers sont donc des «sans papières». Souvent enseignantes, infirmières, ingénieures, journalistes, économistes, mais chômeuses dans leur pays d’origine, ici, elles nettoient les bureaux, elles soignent nos parents âgés, elles gardent nos enfants et s’occupent de nos ménages. Personne ne les reconnaît dans la rue: elles sont comme frappées d’invisibilité, avalées par l’anonymat et la discrétion indispensable à leur absence de statut: pas d’adresse, pas de compte postal, pas de nom dans l’annuaire, pas de carte de crédit, pas de contrat de travail, et, parfois, pas même de papiers d’identité. Discriminées parmi les discriminés, les non Européennes sont les exclues du deuxième cercle, les indésirables des confins du monde, celles que leur terre en voie de désertification fait couler jusque vers nous comme un dernier filet d’eau tiré du puits, celles qui n’étaient pas invitées mais dont on ne peut se passer. L’exil n’était pas leur projet de vie, c’est devenu leur destin.
Autrefois, on avait en Suisse des saisonniers, et c’était facile de les repérer sur les chantiers, de jeunes et solides gaillards basanés, qui sifflaient les filles, mais trimaient dur avant de regagner, le soir, leurs baraquements insalubres. Dieu merci, ce statut de la honte a été aboli. Mais pas les emplois qu’ils occupaient, les plus durs et les plus précaires, tenus aujourd’hui par les travailleurs de l’ombre: les hommes dans les champs ou les arrière-cuisines de bistrot, les femmes dans l’économie domestique. Pas beaucoup mieux lotis…
Autrefois, la loi sur les étrangers posait des jalons. Après quatre ans ou trente-six mois de travail, les saisonniers recevaient un permisB et le droit de faire venir leur famille. Le permis d’établissement suivait presque de lui-même, quelques années plus tard. Oui, c’était un droit. On pouvait organiser son parcours, jusqu’à devenir suisse, pourquoi pas. La loi fixait les règles, avec des critères précis. Aujourd’hui, plus rien ne va de soi. Le sort des migrantes et des migrants est livré au pouvoir discrétionnaire des fonctionnaires: les permis se méritent, la famille est conditionnelle, les autorisations de séjour sont refusées sans motifs explicites, les naturalisations sont réversibles, les mariages interdits, l’intégration obligatoire et soumise à sanctions. Selon un récent rapport1, quatre collaborateurs de l’Office fédéral des migrations (ODM) sur cinq estiment que les décisions ne sont pas prises sur la base de faits établis et d’arguments objectifs. Elles sont donc arbitraires.
«Kein Mensch ist illegal!» scandaient les manifestants dans les rues de Berne en octobre dernier. Il n’empêche qu’au seuil de l’an nouveau, aucune travailleuse clandestine, même après dix ou quinze ans de séjour, ne peut dire avec certitude: «2012 sera l’année de ma régularisation».
Pourtant elles sont debout, incroyablement fortes et courageuses, «Un fleuve puissant et silencieux», comme le dit un rapport du Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA), joliment intitulé «Vers l’espoir»2. Elles parviennent non seulement à faire vivre leur famille restée au pays, mais aussi à s’engager dans des solidarités actives. Elles mènent, bien qu’exploitées, une existence plus libre qu’elle ne l’aurait été dans leur pays d’origine, contribuant ainsi à leur émancipation et à celle de toutes les femmes. Bonne année, les sans papières!

* Ancienne conseillère nationale.
1 Enquête sur les conditions de travail à l’ODM, selon la RSR, 28 juin 2011.
2 «Vers l’espoir, les femmes et la migration internationale», Etat de la population mondiale, 2006, Cité par Domaine Public n°1702.

No comments yet

Lascia un commento

Inserisci i tuoi dati qui sotto o clicca su un'icona per effettuare l'accesso:

Logo WordPress.com

Stai commentando usando il tuo account WordPress.com. Chiudi sessione / Modifica )

Foto Twitter

Stai commentando usando il tuo account Twitter. Chiudi sessione / Modifica )

Foto di Facebook

Stai commentando usando il tuo account Facebook. Chiudi sessione / Modifica )

Google+ photo

Stai commentando usando il tuo account Google+. Chiudi sessione / Modifica )

Connessione a %s...

%d blogger cliccano Mi Piace per questo: